16 mai 2005

Avant que l'ombre (2005)

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1 – Une Mylène plus sereine

La première chose qui frappe à l’écoute de cet album, c’est celle d’une nouvelle Mylène, plus radieuse, plus épanouie … Non pas celle d’Anamorphosée qui était déjà plus tournée vers la vie, mais une toute nouvelle Mylène, inédite si je puis dire … Cet épanouissement passe d’ailleurs par sa voix, quasiment jamais retravaillée ou arrangée, ou étouffée comme dans les autres albums … La voix est assurée, Mylène l’explore avec entre autres son registre médium plus rare jusqu’à présent … Elle ne monte dans les aigus que quand l’occasion se présente … Pas de pathos trop facile … La voix est forte ou susurrée, assumée ou frêle, brisée … Qu’importe, Mylène s’assume enfin (et pour notre plus grand plaisir !)

Mais la grande différence de cet album est étrangement … l’amour ! Comme nous le savions, Mylène est amoureuse, mais cela se ressent plus que jamais, plus même que dans tout l’album dédié à ce sentiment amoureux : Innamoramento ! Heureuse (?), elle joue avec les mots au travers de « plaisirs sémantiques » (« QI ») … « Tous les maux sont les mêmes quand on aime, du pareil au blême ; aime la lie, l’anamour : quoi de mieux quand on saigne … Moi j’aime … les « Je » de l’amour qu’il pleuve ou qu’il vienne » … « Aime » est un bon exemple de cet album, mêlant mélodie efficace au texte épanoui …

Etrangement, cette plénitude retrouvée semble passer par la sexualité : beaucoup de chansons en effet traitent de ce sujet, et assez ouvertement d’ailleurs : « QI », « Porno Graphique » et encore « L’amour n’est rien » sont autant de chansons qui revendiquent clairement les bienfaits du plaisir charnel … « L’amour c’est rien quand tout est sexuellement correct : on s’ennuie bien, on crie avant pour que ça s’arrête … » ; « Moi sans la langue, sans sexe je m’exsangue » (« L’amour n’est rien ») … « QI » se passe également de commentaires (« Il sait la douceur de mes reins qui oscillent (…) J’aime ! ») … Quant à « Porno Graphique », il se révèle une superbe réussite : perversité ? Dépravation ? Art du corps plutôt : inventivité, art brut : Body Art … Œuvre subversive qui évoque sans détour ni romance cet acte sexuel qui n’a rien de poétique ou d’esthétique … « Et quand ma langue se délie, c’est l’éloquence de mes silence … Là sur ton orifice ami : je m’immisce dans ta pénombre et là je fais le tour du monde » ; « Je t’ai montré mon arrière train : mon céans … »

C’est d’ailleurs là que semble être la grande différence de cet album : Mylène Farmer semble laisser place à Mylène Gautier ! Le personnage intemporel et finalement plus crédible, risquant de devenir trop caricaturale, disparaît peu à peu au profit de la femme hédoniste qui vit au présent …

Ainsi, elle est présentée comme une femme qui accepte de se moquer d’elle-même, se déclarant « Obsédée du pire » (« L’amour n’est rien ») en référence à ses détracteurs qui ne la voient qu’en pauvre fille mal dans sa peau, criant haut et fort « qu’il n’y a pas d’porno chic » (« Porno Graphique ») tout en se prélassant en bas résilles sous l’objectif de Dominique Issermann ; jouant encore d’inflexion de voix sur « langue morte, non ! » (« QI ») …

De même pour les nombreuses références qui jalonnaient Innamoramento : cet album perd en référence mais devient plus personnel et gagne donc en fraîcheur ! Les quelques références sont Rodin et ses rondeurs (!) (« QI »), Dorothée et son « Hou la menteuse, elle est amoureuse ! » (« L’amour n’est rien », et Stone et Charden et leur « Besoin de rien : envie de toi » qui devient « Nulle autre n’a … l’envie de toi comme j’ai besoin de toi » (« Peut-être toi ») … Que de références hautement culturelles qui donne cette fraîcheur si typique (atypique) à cet album … Seule référence sérieuse, Virginia Woolf, célèbre romancière anglaise, évoquée par son prénom (« Dans les rues de Londres ») …

Quant aux obsessions, la plus fréquente est l’envie de vivre, enfin, et d’en profiter … : « Je remets ma vie à … un plus tard abandonné, pour simplement vivre, tenter d’atteindre une humanité » (« Dans les rues de Londres ») ; « Réussir sa vie quand d’autres l’ont meurtrie », « Retrouver une trace de soi », « Redonne-moi (…) le goût de vivre » (« Redonne-moi ») ; les paroles de « Derrière les fenêtres », qui évoquent ces personnes qui ne vivent pas : « Des vies longtemps se perdent » ; « Simplement être », « J’attends tout d’être », « ‘Vivre’ est ce qu’il y a de plus rare au monde » (« Tous ces combats ») ; « La vie n’est rien quand elle est tiède » (« L’amour n’est rien ») ; « Passer à côté de sa vie, se mentir des vies durant » (« J’attends ») …

Après tant d’années passées à explorer la mort et son chemin tortueux, Mylène se penche enfin sur son présent, qui n’est pour autant pas si simple : « La vie nous blesse, elle nous assèche » (« Tous ces combats ») …

2 – Les derniers instants heureux d’une quadragénaire épanouie

Avant que l’ombre … serait donc un album heureux ? Pas si sûr que ça … Elle semble se défendre de la responsabilité de ce bonheur, qui l’a envahie comme un viol, et qu’elle ne comprend pas : « Suis-je coupable ? Moi qui croyais mon âme sanctuaire impénétrable » (« Avant que l’ombre … »). Le titre et la chanson « Avant que l’ombre … » sont un excellent résumé de l’album … Il est d’ailleurs positionné en présentation de celui-ci … En effet, les difficultés de vivre sont loin (« Mémoire qui m’oublie, qui me fuit »), peut-être même oubliées … Elles ne sont plus que de vagues souvenirs de « nuits de veilles » interminables … Ainsi, à 43 ans, Mylène semble être au pic émotionnel et sexuel de sa vie … (« Je sais que j’aime … »). Ensuite ? Le déclin, inévitablement : l’ombre ! Les ravages de la vieillesse guettent, la déchéance physique, peut-être la maladie : l’ombre encore … « Avant que l’ombre, je sais, ne s’abatte à mes pieds pour voir l’autre côté, je sais que … je sais que … j’ai aimé ». La roue tourne … Cette ombre qui la ramènera à ses poètes maudits, à la morbidité, aux souffrances … Ainsi, pendant une dernière heure, et cela semble être le but de cet opus, alors que sa voix part dans un râle en écho jusqu’aux fonds des âges, sur (sous ?) une musique aux airs apocalyptiques, elle va partager avec l’auditeur ses derniers moments de joie de vivre, de jeunesse … en somme ses derniers instants de validité …

Un album beaucoup plus personnel donc, car elle s’autorise pour les dernières fois des libertés qu’elle ne pourra plus assumer seule … Cette joie de vivre se vérifie par l’écriture dernièrement de deux albums pour Alizée, aux textes plus enjoués et optimistes, quelle ne pouvait s’autoriser personnellement avec son image mystique d’Innamoramento et du Mylènium Tour sans décevoir le public … Elle semble donc vouloir utiliser cette source d’inspiration le plus possible (« J’ai puisé plus de lumière qu’il n’en faut pour voir »), la sachant périssable et déjà légèrement consumée … « Des lambeaux de terre me regardaient disparaître, et parmi les pierres, je vivais et j’espérais » (« Dans les Rues de Londres »).

Ainsi, une fois son album présenté par « Avant que l’ombre … », Mylène ose donc être elle-même pour jouir de tous les plaisirs (« QI » et « Porno Graphique ») … Elle ose aller au bout des choses au risque de choquer … Elle ose même parler de plaisirs plus personnels (« Aime »), évoquant les mois de mai, des souvenirs de Palerme, qui ne nous évoquent rien, mais qui semblent pour elle des références fondamentales …

S’en souvenir, une dernière fois …

Il ne faut pour autant pas croire que ce bonheur soit aussi simple qu’elle le voudrait : « On doit parfois retrouver une trace de soi » … (« Redonne-moi). Le fantôme de la psychanalyse arrive, accompagné de ceux du passé … Dans son bonheur inattendu, Mylène semble s’être perdue, sa liberté passe immanquablement par une crise d’identité … (comme la fin du clip de « Désenchantée » où les hommes sont libres mais n’ont nulle part où aller !) …

Mylène invoque même en cet album la spiritualité qu’elle semblait avoir trouvée au sein d’Anamorphosée et Innamoramento … Mais celle-ci se fissure, et se transforme en quête futile, illustrée par l’interprétation volontairement maniérée d’ « Ange, parle-moi » … Une recherche vaine, comme un appel dans le vide auquel ni la chanteuse ni l’auditeur ne croit …

… Mais l’album continue, et arrive vers sa fin … Avec « J’attends », Mylène semble attendre quelque chose (sans blague ?), quelque chose d’inévitable … Elle est « envahie par l’amour », mais attend tout de même quelque chose. Mais quoi ? Elle semble heureuse mais cette passion semble commencer à se diluer, à la lasser … Y avait-il une autres solution face à cet amour si violent ?

Qu’importe, elle poursuit avec « Peut-être toi » (l’histoire d’une rupture ?) adressée à un exemple, à son public, à l’homme présent … On ne sait … Il est question d’interrogations sur les sentiments, les menaces, les ruptures, les choix qui ponctuent une vie … Cependant, avec cette chanson, Mylène semble dépasser la limite qu’elle s’était fixée … Avec cette avant-dernière chanson, qui constitue un dernier espoir, un dernier moment où elle peut exploser sa joie, elle ose, après une hésitation, prononcer le mot … « bonheur » … C’est LE mot de trop de cet album, qui fera s’abattre sur elle des dizaines de « Shut up ! Shut up ! Shut up ! Fuck off ! », prononcés par des voix venus d’on ne sait où ? Voix de sa conscience, voix du public ? En tout cas, cela constituait le pas de trop, indélébile …

Arrive alors la dernière chanson, « Et pourtant » … ça y est … Les songes au goût de cauchemar réapparaissent peu à peu … « Quand les songes m’ont réveillée … », les premières douleurs aussi … Mylène ne veut que cet amour ne finisse, et cette fin est accompagnée de son incompréhension : « La (dans cet album) pourtant le jour s’est levé pour éclairer le monde, comme avant l’amour est onde d’innocent j’entrevoyais le chemin qui mène aux ombres … Et pourtant l’amour comble » se transforme finalement en « Et pourtant le jour s’est couché pour éteindre le monde, et pourtant l’amour est court d’innocent j’entrevoyais le chemin qui mène à l’ombre, et pourtant l’amour toujours » …

L’amour va bientôt finir, inévitablement, et signe la fin d’une période heureuse, qu’elle croit être la dernière … « L’improbable silhouette » s’avance, comme une menace, tel que l’avait annoncé « Avant que l’ombre … » : « Avant que l’ombre, gênée, ne s’abatte à mes pieds pour voir l’autre côté (…) je sais que j’ai (…) Jésus ! J’ai peur, Jésus ! Je meurs de brûler l’empreinte, mais laisser le passé redevenir le passé … ». On peut donc trouver en titre caché le résultat de cette ombre avec « Nobody knows », titre sublime qui referme l’album qu’ « Avant que l’ombre … » ouvrait … Rythmes froids, délires poétiques noirs : plus aucun doute, l’ombre est bel et bien arrivée quand cet album se termine …

L’ombre est donc arrivée selon la prédiction lancée au début de l’album, malgré les efforts de cette femme finalement résignée à laisser le destin, l’ombre, assombrir le chemin mortifère qui mène à elle … L’ombre c’est elle ; lui aussi, le désespoir qui revient pour la dernière fois faucher cette femme qui s’est discrètement confiée à nous …

Extraits :

Avant que l'ombre ... : (écoutez un extrait)

Dans les rues de Londres : (écoutez un extrait)

QI : (écoutez un extrait)

Redonne-moi : (écoutez un extrait)

Porno Graphique : (écoutez un extrait)

Derrière les fenêtres :  (écoutez un extrait)

Aime :  (écoutez un extrait)

Tous ces combats : (écoutez un extrait)

L'ange, parle-moi : (écoutez un extrait)

L'amour n'est rien : (écoutez un extrait)

J'attends : (écoutez un extrait)

Peut-être toi :  (écoutez un extrait)

Et pourtant :  (écoutez un extrait)

Titre BONUS : Nobody knows : (écoutez un extrait)

Toutes les paroles sont ici et il faut cliquer sur la catégorie "06 - Avant que l'ombre" pour les avoir toutes !

Posté par Juke Box à 11:07 - - Commentaires [2] - Permalien [#]


Commentaires sur Avant que l'ombre (2005)

    Pffffffffffff

    Bon 4eme essai !!!! Voià en résumé ce que j'ai écrit déjà 3 fois c'est que j'aime bien "Nobody knows" parce que j'aimme bien la voix grave qu'elle prend et voilà !!!!! Merde j'en ai marre que ça ne veule pas marcher !!!!!!! Il me fait de la censure ou quoi ???

    Posté par lachicha, 28 avril 2005 à 10:09 | | Répondre
  • Oui, c'est vrai ! Et, bon c'est vrai que ce n'est qu'un extrait donc on ne peut pas trop s'en rendre compte, mais avec la batterie très forte et la musique électro, ça donne une ambiance très étrange mais finalement, tout finit par se transformer en qqch de très très poétique, de très subtil !
    Un délice !

    Posté par Ramoutsch, 28 avril 2005 à 10:10 | | Répondre
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