24 février 2005

Anamorphosée (1995)

 

1)     L'exil californien

Cet album transpire du désir de fuir, de cet exil californien de Mylène, après le douloureux échec que fut Giorgino.

L'album s'ouvre sur le délicieux California, qui officie de présentation de ce nouvel album, évoquant l'exil et l'évasion vers la Californie, la nécessité de partir … L'ambiance est aussitôt donnée par ce titre, mêlant l'anglais au français, les sons de gyrophares, de voitures, aux basses et aux percussions … Ce disque marque un véritable tournant dans la carrière de Mylène … Elle se dit elle-même « anamorphosée » … Mais le changement provient autant voire plus de Laurent Boutonnat qui signe les musiques de cet album, mais laisse la plupart des arrangements à des professionnels « made in USA » … La tendance est donc pop/rock, les meilleurs exemples étant les (déroutants) deux premiers singles extraits de cet album : XXL et L'instant X … Guitares saturées, textes plus légers … : Mylène frappe mais perd une partie des ses fans de la première heure … mais en conquiert de nouveaux, toujours plus nombreux …

Le meilleur ami de Mylène à l'époque (est-ce que cela a changé ?), Jeff Dahlgren (rôle-titre de Giorgino), a semble-t-il beaucoup apporté à cet album … Il y joue d'ailleurs en tant que guitariste … Il faisait plus tôt partie d'un groupe punk, et on peut donc facilement en conclure que la tonalité plus « rock » a sans doute été apportée par lui … Si ce n'est pas directement, on peut penser que Mylène s'est gorgée de musiques qu'il lui faisait écouter, et qu'elle a donc voulu intégrer ces nouveaux sons, cette tendance à son album …

On peut d'ailleurs noter que, pour la première fois, Mylène signe la composition (laborieuse ?) d'un titre : Tomber 7 fois.

Tout cet exil va donc également se caractériser par un rejet de ce qui avait été fait auparavant … Si ce n'est pas un rejet, c'est au moins une sensation de renouveau absolu, mais qui semble finalement ne plus lui correspondre … Les trois chansons les plus fortes à ce sujet sont Mylène s'en fout, Eaunanisme et Alice …

Alice nous présente Mylène face à sa feuille et son manque d'inspiration … ou plutôt, sa difficulté à retrouver ses tourments, pour les consigner, les développer … Elle utilise la métaphore de l'araignée comme symbole de ces troubles qu'elle recherche en vain à nouveau … « Comme tu me manques l'araignée ». On retrouve également la nécessité de fuir : « Dépressive l'artiste : exit, exit ! »

Mylène n'est plus elle-même, elle n'est plus cet être torturé même si elle recherche cet état qui lui apporta le succès, comme elle le dit dans Eaunanisme : « Je sais qu'elle marche sans savoir qui elle est, que c'est les jambes d'une autre qui la portaient ». On sent finalement comme un rejet de cet album, comme si elle ne l'assumait pas (on ne peut d'ailleurs, pour la première fois, pas voir sa tête sur la couverture de l'album !).

Ses rapports avec Laurent semblent aussi avoir évolués … On trouve d'ailleurs cette phrase dans les remerciements : « Merci à Laurent, toutes ces années parcourues … Si c'était à refaire, je referais ce chemin » … Elle regarde en arrière et veut le rassurer … On peut d'ailleurs trouver tout au long de cet album des phrases qui lui semblent précisément destinées : « J'irai lui dire que de l'homme elle s'est lassée » (Eaunanisme) ; « T'as plus de mystère », « Comme tu as changé », « Ta mode s'emmure », « Ta poésie a pris l'eau » (Mylène s'en fout) … Laurent n'est plus le même car si l'expérience Giorgino fut difficile pour Mylène, elle le fut beaucoup plus pour lui chez qui ce projet était sa vie … Il avait écrit le scénario en pas moins de dix ans …

Mylène dresse donc son état au sein de l'album, en cherchant à prendre ces erreurs et doutes d'un point de vue plus positif : « Si tu tombes sept fois : toujours se relever huit ! » …

 

2) En quête de spiritualité

Mylène a semble-t-il trouvé une voie à suivre grâce à la lecture du Livre tibétain de la vie et de la mort, de Sogyal Rinpoche qu'elle crédite d'ailleurs dans les remerciements : « Merci à Sogyal Rinpoche pour son très beau livre ». C'est la première fois, malgré toutes ses influences littéraires (Edgar Poe – elle va d'ailleurs à cette époque emmener son livre à son interview de Paul Amar sur Paris Première -, Baudelaire, Luc Dietrich …), qu'elle crédite un auteur : cela prouve l'intérêt qu'elle a pu éprouver pour lui …

Anamorphosée est donc un album plus spirituel … Les thèmes abordés sont plus légers ou au moins abordés d'une manière plus positive … Par exemple, Laisse le vent emporter tout traite clairement de la mort d'un proche, mais de façon détournée, en parlant des réactions de ceux qui restent plutôt que de la Mort ou de celui qui est parti.

« En voyant d'autres choses, d'autres gens, d'autres pays, j'ai enfin accepté la vie. Je suis moins hantée par la Mort. Je suis apaisée à l'idée qu'il y ait une vie après la mort. L'idée de la mort m'a longtemps attirée, impressionnée et oppressée. Aujourd'hui, je suis libérée de cette hantise. » se confiera-t-elle dans une interview …

La spiritualité bouddhiste, puisque c'est de celle-ci qu'il s'agit, est clairement présente dans plusieurs chansons dont Vertige : « Vois comme la vie est éphémère, comme les nuages : juste un passage ». On retrouve l'idée forte à cette religion selon laquelle chaque vie n'est qu'un instant par rapport à l'Eternité, mais nécessaire au bon déroulement de cet immensité : « Une goutte d'eau nécessaire au voyage ».

On retrouve également une autre valeur bouddhiste dans cette chanson, à mettre en parallèle avec Rêver, qui est que l'ignorance sépare les Hommes les uns des autres (« son ignorance est sa souffrance ») mais que seule la tolérance permet de s'unir et de s'apprivoiser (« Et d'avoir condamné vos différences » et « A force d'ignorer la tolérance » se concluent tous deux par « Nous ne marcherons plus ensemble ») …

 

3) Un reste de tourments guète …

Malgré tous les messages d'espoir que contient cet album, certains textes restent néanmoins particulièrement violents et fiévreux …

Le meilleur exemple est sans doute Comme j'ai mal : pour la première fois, elle assume le « Je » et revendique le droit de partir (décidément !) … mais ici probablement vers le suicide … ! Il semblerait bien, oui, car malgré les mots couverts, comme à l'accoutumée, certaines expressions font bel et bien penser à la fuite de la vie … « Je pars à mille saisons, mille étoiles », « Je ne verrai plus comme j'ai mal, je ne saurai plus comme j'ai mal : je serai l'eau des nuages », « Je m'éloigne du monde brutal » … Cependant, grâce au bouddhisme qu'elle a longuement médité (voir 2).), ce suicide est défini non pas comme une fin mais comme un prolongement nouveau, inespéré, une nouvelle chance : « A tous vents je prends un nouveau départ … »

De la même façon, on pourrait mettre en rapport L'instant X avec Je t'aime mélancolie de par leur égal cynisme … Loin de ses doutes métaphysiques, la chanteuse offre sa vision d'une mauvaise journée … ce qui nous offre finalement un texte plein d'humour par son ton franc et loin des subtilités du genre : « J'ai un teint de poubelle », « L'an 2000 sera spirituel : c'est écrit dans ELLE », « Mon chat qui se défenestre » … Ainsi, comme l'avait été Je t'aime mélancolie, cet titre semble être un véritable pied de nez adressé à ses principaux détracteurs : la presse ! Elle y grossit le trait et fait preuve d'autodérision …

Mylène semble aussi ne pas vouloir déroger à la règle de LA chanson coquine de l'album (Libertine sur Cendres de Lune, Pourvu qu'elles soient douces pour Ainsi soit-je …, Pas de doute sur L'autre …) mais n'accorde qu'un refrain, les couplets étant plus sérieux … c'est bien sûr Eaunanisme, sur une mélodie langoureuse et alléchante … Oui c'est bien le mot : alléchante ! Mylène y décrit l'acte sexuel et semble-t-il une fellation : « Et coule cette écume de ma bouche … » Rappelons également que le terme « onanisme » est un synonyme de « masturbation » … Mais comme à chaque fois, ce refrain possède plusieurs grilles d'interprétations … Elle utilise les symboles du marin ayant trouvé sa terre promise : « Mets l'ancre, l'ancre en moi … »

Mylène semble donc vouloir rendre cet opus sien en y intégrant des références à son œuvre mais ne se satisfait apparemment pas …

 

 

Mylène a donc su rester elle-même avec cet album, malgré ses doutes et cet exil … Cet opus pourrait se détacher cependant de sa discographie par sa tonalité et ses arrangements résolument plus rocks mais les textes restent personnels, alambiqués et son écriture a mûri grâce à cet exil … Mylène a trouvé un apaisement (provisoire ?) grâce à bouddhisme mais certaines idées continuent de la hanter …

Cependant, cet album a beaucoup décontenancé les fans de la première heure, ne retrouvant plus celle qui incarnait le « gentleman Farmer » … D'autres la découvrent et adhèrent à ce nouvel album qui confirme l'étendue du talent des deux acolytes, prouvant qu'ils savent changer de registre …

Quoiqu'il en soit, Mylène ne devait-elle pas relever un peu la tête de l'eau pour reprendre un peu son souffle avant de se noyer … ? Cet album semble être cette grande respiration d'air pur, au sein de son monde qui reste néanmoins bien désenchanté …

Posté par Juke Box à 12:07 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


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